Ô mère, mer sans bords murmurée à l’horizon,
Ton nom roule en mon sang comme un grave bourdon.
Ton absence est ce port défait par le naufrage,
Où l’enfant que je fus se défait sur la plage.
Je marche dans la brume aux marées du pays,
Mon corps livre à la pluie silences durcis.
Trivières en mon cœur rallume ses flambeaux,
Mais ta voix me traverse, rivière de chair, d’eau.
La vallée de la Haine, veuve de mémoire,
Ses rails rouillés me rongent au foie du soir noir.
J’y cherche ton pas nu, dans la cendre froide,
Ressac sourd : il laboure encor la matière.
Je rêve d’ailes d’argent fixées à mes vertèbres
Pour franchir les terrils, leurs masses funèbres ;
Suivre tes pas anciens par-delà les ténèbres,
Poser mes mains nues sur leurs pierres de fièvre.
Derrière toi, je vois l’aïeule en gaine d’ombre,
Gardienne des trois voix que le basalte nombre.
Trois femmes, trois saisons au bord du même cours
Tissent sous ma poitrine un fil d’eau sans amour.
Ô mère, ton village est mon premier royaume,
Un clocher dans la brume au cœur de ce fantôme.
Sans toi, chaque saison est une Ardenne en plaie,
Dont le ciel sans étreinte est un fer dans la craie.
Exilée dans ma chair, je vacille et chancelle,
Ta mémoire est la mer, profonde et fraternelle ;
Elle gronde dans mes os, se retire et revient,
Et dépose à mes pieds les vestiges du lien.
Ô mère, mer sans fond crevant les horizons,
Ton nom bat dans mon sang comme un glas sans raison.
Ton absence est ce port que nul départ n’achève.
L’enfant que je fus meurt sur la grève.